Le "collier de perles" chinois

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Beaucoup s’inquiètent d’un prétendu plan de la Chine d’établir des bases navales le long du littoral d’Asie du Sud. La Chine a en effet signé des aides de multi-millions de dollars, des accords de commerce et de défense avec des capitales dans la région et les sociétés d’Etat chinoises ont financé des ports commerciaux au Pakistan, Sri Lanka, Bangladesh et Birmanie. L’idée est largement répandue que ces ports orientés vers le commerce, soient un jour transformés en bases navales permanentes. Cette affirmation est grandement exagérée et il y a beaucoup de raisons d’être sceptique quant à un « collier de perles » chinois, nous dit Ashley S. Townshend dans Outlook India (Outlook India, 22/9/2011)

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Beijing’s Indian Ocean objectives pose no immediate threats, but they are not purely commercial either.   Les objectifs de Pékin dans l’océan indien ne présentent pas de menace dans l’immédiat mais ils ne sont pas purement commerciaux non plus.

Avec les Etats-Unis et un monde occidental embourbé dans la crise de la dette, la montée en puissance militaire de la Chine apparaît plus que jamais comme une menace. Le récent lancement du premier  porte-avion chinois ne fera tout simplement qu’ajouter aux craintes régionales d’un défi militaire émanant de la première puissance montante asiatique. Mais une analyse plus approfondie montre qu’au moins un aspect des prouesses militaires supposées de la Chine – sa présumée installation de ports navals de grande envergure, sa stratégie ainsi appelée du « collier de perles » – ne peut plus être considéré comme relevant plus d’une forte imagination que d’une réelle menace militaire.

A partir d’un rapport Booz Allen de 2005, cette vieille idée est largement répandue d’un prétendu plan de la Chine d’établir des bases navales et des stations de surveillance le long du littoral de l’Asie du Sud. Ceux qui adhèrent à cette perspective indiquent que Pékin a passé la dernière décennie à essayer de forger des relations diplomatiques plus étroites avec de nombreuses nations de l’océan indien. La Chine a signé des aides de multi-millions de dollars, des accords de commerce et de défense avec les capitales de la région, et les sociétés d’Etat chinoises ont financé des ports commerciaux au Pakistan (Gwadar), au Sri Lanka (Hambantota et Colombo), au Bangladesh (Chittagong) et en Birmanie (Sittwe et Kyaukpyu). Si on met en perspective le programme de modernisation navale à grande échelle entrepris par la marine de l’Armée Populaire de Libération, beaucoup s’inquiètent de ce que ces ports orientés ostensiblement vers le commerce, soient un jour transformés en bases navales permanentes. Dans le pire scénario, on craint que de telles bases puissent permettre à Pékin de menacer la sécurité indienne, les voies maritimes mondiales et concurrencer les Etats-Unis dans leur primauté maritime dans la région.

Cette affirmation est grandement exagérée et il y a beaucoup de raisons d’être sceptique quant à un « collier de perles » chinois

Fondamentalement, il n’y a aucune évidence pour dire que l’Armée Populaire de Libération est impliquée dans ces ports. Il n’y pas davantage de preuve pour conforter les allégations de « postes d’écoute » et des « stations de monitoring » cachés au milieu des grues. Au contraire, les « perles » chinoises semblent être ce que Pékin dit qu’elles sont : des bases conventionnelles de transport pour connecter les provinces retirées de l’Ouest de la Chine aux routes commerciales maritimes de l’océan indien. Ce qui ne veut pas dire qu’elles n’ont pas de valeur stratégique. Les ports de l’Asie du Sud et leurs conduits terrestres vers la Chine vont permettre à quelques tankers chinois de décharger du pétrole du golfe persique sans avoir forcément à naviguer dans les eaux de l’Asie du Sud. De tels accords vont réduire la dépendance chinoise de routes navigables précaires au travers du « goulot d’étranglement » du détroit de Malacca où Pékin craint que ses tankers puissent être bloqués par des navires américains déjà déployés dans la région. Au nom de la sécurité énergétique, de telles bases offrent un degré de flexibilité pour les lignes d’approvisionnement autrement vulnérables de l’océan indien – au travers desquelles à peu près 80% des importations de pétrole brut de la Chine doivent transiter chaque année à destination du pays.

Même si les leaders chinois pensaient à militariser ces « perles », il y a de sérieux doutes quant à la faisabilité d’un tel projet.

Au plan diplomatique, il serait difficile pour Pékin de convaincre ses contreparties en Asie du Sud qu’accueillir des bases pour l’Armée Populaire de Libération soit au meilleur de leurs intérêts. Comme « swing players » dans un « grand jeu » émergent en Inde-Pacifique, les états du littoral de l’océan indien ont tout à gagner en oscillant entre Pékin, New Delhi et Washington plutôt qu’en s’alignant sur un des trois. En fait, Colombo, Dhaka, Islamabad et Rangoon jouissent déjà de relations lucratives économiques et militaires avec deux ou plus de ces grandes puissances asiatiques. Quelques que soient les compensations que la Chine pourrait offrir, il est difficile d’imaginer qu’un quelconque régime en Asie du Sud mettrait en danger cette flexibilité géopolitique pour permettre un « pied-à-terre » à l’Armée Populaire de Libération et la bénédiction au plan politique de Pékin.

Alors que certains, notamment au Pakistan peuvent être tentés d’accorder des droits d’accostage  à des bateaux de l’Armée Populaire de Libération, de tels mouvements seraient loin de garantir des bases militaires souveraines pour la Chine à l’étranger.

Etablir un « collier de perles » engendrerait de sérieux obstacles au plan pratique

Transformer des ports commerciaux en bases de défense requiert de hauts niveaux d’expertise technique, logistique et stratégique. Quelles que soient les compétences de plus en plus grandes de l’Armée Populaire de Libération, cette tâche « Mahanian » dépasseraient vraisemblablement les capacités de la Chine pendant au moins encore une décennie. L’Armée Populaire de Libération a peu d’expérience pour ce qui est de la force de projection, opérations conjointes, renseignements sophistiqués, surveillance et reconnaissance. Ce serait vraiment difficile de renforcer des bases distantes, il y aurait un handicap du fait de l’inflexibilité de la structure de commande des défenses aériennes, des centres de déminage ou stockage de munitions locaux. Ainsi ce serait presque impossible pour l’Armée Populaire de Libération de défendre des bases navales isolées contre des missiles de croisière ou des attaques en vol par des adversaires potentiels, américains ou indiens. De tels scénarios cinétiques semblent hautement improbables, mais on continue à éluder la question : pourquoi la Chine investirait des milliards dans des bases en Asie du Sud qui seraient impuissantes en temps de guerre.

La question que beaucoup font valoir est que les ambitions de Pékin dans la construction de bases sont largement défensives par nature – qu’elles visent à contrebalancer la vulnérabilité des voies maritimes, en utilisant l’Armée Populaire de Libération pour que la Chine soit en compétition avec ses rivaux. Très bien Informés sur la menace d’étranglement que les Indiens et les forces américaines posent aux lignes d’approvisionnement en énergie indo-pacifiques pour Pékin, certains stratèges chinois ont défendu l’installation de bases navales offshore comme moyen de protéger les intérêts économiques de la Chine à l’étranger. Comme ces bases permettraient aux bateaux de guerre chinois d’exercer une sorte de pouvoir coercitif donnant-donnant sur les bateaux indiens et américains, le modeste objectif de Pékin serait de prévoir une puissance maritime de dissuasion, limitée – et non de positionner l’Armée Populaire de Libération en vue de confrontation de grandes puissances.

Jusqu’à maintenant, la Chine n’est pas en mesure d’atteindre même ce but limité. Comme l’équilibre de puissance qui prévaut dans l’océan indien penche en faveur de Washington et de New Delhi, Pékin a nettement moins de capacités à avoir une influence sur les voies maritimes internationales. Alors que l’Inde et les Etats-Unis se targuent d’avoir de multiples matériels de combat aériens, des sous marins nucléaires et une flotte expérimentée de haute-mer- avec le support des bases américaines au Bahrain et à Diego Garcia – la marine naissante chinoise commence seulement à projeter sa puissance à l’étranger. Même si les bateaux de l’Armée Populaire de Libération un jour sont capables de batailler dans les voies maritimes de l’océan indien, la 5ème flotte américaine devrait continuer à en retirer un avantage géopolitique – exerçant comme actuellement, un contrôle presque total sur l’accès aux sources d’hydrocarbure du golfe persique, vitales pour la Chine.

Mais qu’en sera-t-il dans trois décennies

Est-ce qu’ un « collier de perles » militarisé pourrait faire partie d’une stratégie à plus long terme de la Chine pour peser d’un poids stratégique à l’Ouest de Malacca ?

Tandis qu’il semble improbable que les obstacles actuels - géopolitiques et militaires - puissent être surmontés à court terme, il est vrai que les objectifs de Pékin dans l’océan indien ne sont pas purement commerciaux. Les leaders chinois hésitent à continuer à sous traiter la sécurité des voies maritimes de la Chine aux flotilles américaines ou indiennes. Comme les inquiétudes sur la sécurité énergétique s’intensifient, Pékin va certainement chercher une présence navale plus permanente dans l’océan indien. Au minimum, ceci implique de demander un accès aux ports en eau profonde pour que les navires de l’Armée Populaire de Libération puissent y faire escale, refaire du fuel et éventuellement des réparations. Ceci pourrait bien sûr se terminer par des négociations pour des accords à long terme sur l’accostage dans divers ports d’Asie du Sud. Par ailleurs il serait fou d’ignorer les avantages stratégiques des bases navales à part entière. Dans le futur, une Chine plus forte pourrait bien faire ce genre de calculs – motivée peut-être par les inquiétudes grandissantes au plan stratégique ou un tournant belliqueux de sa politique étrangère. Alors que la propension de Pékin à financer des ports commerciaux ne présage pas nécessairement de ce futur inquiétant, la présence de la Chine dans les ports bien situés d’Asie du Sud offre un nombre d’options toute prêtes pour une éventuelle expansion.

Quelles soient les bases navales qui seront développées au cours du temps, il est difficile d’envisager un scénario dans lequel Pékin voudrait ébranler la sécurité maritime dans l’océan indien. La Chine va faire face à des demandes montantes d’énergie, l’obligeant à trouver de nouvelles ressources comme des routes commerciales et des moyens pour les défendre. La dépendance aux ressources énergétiques par voie maritime va vraisemblablement faire que Pékin – comme les Etats-Unis, l’Inde et autres puissances maritimes – recherchent la stabilité en mer. Tandis que le mythe du « collier de perles »  chinois va continuer à troubler les analystes américains et indiens, il est important de rappeler que tous les Etats indo-pacifiques ont besoin nécessairement d’un commerce sans entrave de l’océan indien. Le grand défi de l’Asie n’est pas de positionner ses forces navales en préparation d’un conflit mais de désamorcer les tensions maritimes par souci d’ordre dans la région.

(Source : Outlook India, par Ashley Townshend, 22/9/2011, Traduction Ma. Padioleau)

“Tous droits réservés”

Lire aussi: "Stratégie maritime de la Chine : le collier de perles, rêve ou réalité?"

 

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